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« Tssssss…. Tssssss », fit la longue langue fourchue. Elle effleura le petit ver de terre qui en frissonna tout
entier.
« Qui êtes-vous ? osa-t-il tout de même demander, sans distinguer encore
complètement le corps du reptile.
- Tssssss… On dirait que tu n’as jamais eu affaire à des individus de mon espèce. Tssssss…
- Comment cela, de votre
espèce ?
- Hum hum, tu m’as l’air bien innocent, tout ce que j’aime, fit la vipère en repassant sa langue sur le corps de Zipy. Tssssss… Tu
sembles très tendre, aussi… Tssssss…
Zipy sursauta vers l'arrière.
- Ne t’inquiète pas, tu es
trop petit pour moi, je ne mange que des rongeurs, de la taille des souris, enfin, au moins ! En revanche, tssssss… quand je frappe, je pique et marque à tous les
coups ! »
Zipy tenta de s’éclipser discrètement, en rampant à reculons, mais la vipère s’était
approchée et il comprit à son regard qu’il lui était interdit de bouger.
« Tu es stressé, petit, je le
sens. Tssssss… Méfie-toi, je ne réponds plus de moi, lorsque l’odeur de la peur parvient à mes narines.
- Gloups, laissa échapper le ver de terre.
- Tssssss !
Tssssss ! Tssssss ! Rétorqua immédiatement la vipère en se dandinant comme pour intimider Zipy.
- Que me voulez-vous à la fin ?!
- Jouer, petit ver, jouer,
rien de plus. Tssssss…
- Ah oui ? Et quelles sont donc vos règles dans ce cas ?
- Les règles du jeu ?
Concept intéressant. Ah oui, j’oubliais, tu ne sais pas qu’avec les vipères, il n’y a pas de règles, ah ah ah !
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Zipy ne comprenait absolument pas ce que recherchait cette curieuse créature. Elle ne
semblait pas vouloir en faire son repas, mais prenait apparemment un malin plaisir à le torturer.
- Tiens donc, mon ami, que vois-je par ici : il te manque un bout de queue.
Tssssss… Et ça ne te dérange pas de n’être pas fini ?
La vipère savait parfaitement comment atteindre
Zipy en chatouillant ses points sensibles du bout de sa langue acerbe. Le petit ver ne voulut pas se
laisser démoraliser et répondit, comme s’il était sûr de lui :
- Oh, mais ce n’est qu’une question de jours. Je vais bientôt récupérer le bout de ma queue.
- Hein hein,
passionnant ! Et comment comptes-tu t’y prendre ? sonda le reptile.
- Je suis presque arrivé au potager des doubles.
Une fois sur les lieux, je me glisserai dans un corps tout neuf, voilà, ça vous bluffe, hein !?
Sans le savoir, Zipy offrait à la vipère l’opportunité de le malmener plus durement
encore.
- Et qui donc t’a raconté pareille sornette ? Tssssss… Le potager des doubles, laisse-moi rire. Un tel endroit n’existe
pas.
- Et bien moi, je sais qu’il existe, c’est un être de confiance qui me l’a assuré.
- Tssssss… Un être de
confiance ? Un ami ? Une amoureuse ? poursuivit la vipère. Mais qui voudrait devenir l’ami ou l’amoureuse d’une moitié de ver de terre ?
Zipy essaya de se contenir, mais il sentit la colère, comme les larmes, gravir chacun de ses anneaux.
- Vous mentez ! J’ai
des tonnes d’amis ! D’ailleurs, ils ne vont pas tarder à me rejoindre. Et la plus belle des princesses qui m’attend, avec impatience, pour célébrer notre mariage. Et ce n’est pas tout,
demain, j’aurai retrouvé une queue flambant neuve !
- Tu connais mal les vipères. Elles ne mentent jamais. Bien au contraire, tssssss… tssssss… répondit mesquinement la vipère. Je
suis vraiment navrée pour toi, cher petit ver de terre, mais tu peux faire une belle et grande croix sur ton potager magique, comme sur ta princesse charmante. D’ailleurs, je suis certaine
qu’elle a déjà trouvé un prince à sa taille ah ! ah ! ah !
Ç’en fut trop pour Zipy. La vipère venait de lui asséner le coup de grâce en confirmant ses doutes sur
l’existence du potager des doubles. Il fondit en sanglots et laissa exploser tout à la fois sa peur présente et ses angoisses pour l’avenir, son sentiment d’injustice, sa rage et sa rancoeur
envers le radis qui l’avait induit en erreur, sa peine et sa douleur, encore si vives lorsqu’elles remontaient à la surface.
Le jeu était fini. La vipère avait gagné et obtenu ce qu’elle voulait : se donner du plaisir en
infligeant des coups impitoyables et cinglants à un être vulnérable.
Laissant Zipy anéanti, elle traça
simplement son chemin, indifférente. Et si froide.
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